Décolonisation. Réconciliation ou séparatismes, le grand écart historique de Macron

Publié le par Aulnay Populaire (93)

Décolonisation. Réconciliation ou séparatismes, le grand écart historique de Macron

Alors que le rapport commandé à l’historien Benjamin Stora sur la mémoire franco-algérienne doit être remis ce mercredi, le chef de l’État entretient une relation à l’histoire et à la mémoire pour le moins ambivalente.

Qui se souvient qu’en 2016 Emmanuel Macron avait lancé sa conquête élyséenne par un discours aux traditionnelles fêtes de Jeanne d’Arc, à Orléans ? Alors ministre de l’Économie, ce moment avait été l’occasion d’une analogie hasardeuse : Jeanne, comme lui, avait « fendu le système » et « rassemblé le pays ». Depuis son élection, Emmanuel Macron se pose comme un président « mémoriel » : Charles de Gaulle, François Mitterrand, Colbert, les Lumières, la IIIe République d’Adolphe Thiers, Verdun… Autant de lieux et de personnages symboliques dont le chef de l’État fait un usage politique immodéré. Comme d’autres avant lui, mais à sa façon.

Premier président français à être né après l’indépendance de l’Algérie, il affiche un volontarisme inédit sur la question. Aussi, le rapport que lui remet, ce mercredi, Benjamin Stora, spécialiste reconnu de l’histoire contemporaine de l’Algérie, est attendu quasiment comme le Graal par des millions de citoyens, d’une rive à l’autre (lire page 13). « En France, plus de 7 millions de personnes sont toujours concernées par la mémoire de l’Algérie : soldats, appelés, pieds-noirs, harkis, immigrés, militants contre la guerre, partisans de l’Algérie française et enfants et familles de tous ces groupes », rappelle l’historien.

La colonisation qualifiée de « crime contre l’humanité »

Comme Jacques Chirac, le président Macron veut avoir son « Vél’d’Hiv ». Il souhaite, écrit-il, dans la lettre de mission qu’il a confiée, en juillet dernier, à Benjamin Stora, s’inscrire « dans une volonté nouvelle de réconciliation des peuples français et algérien ». La réconciliation passe par un travail « de vérité et de mémoire », chemin long et semé d’embûches. Dès la campagne pour la présidentielle, Emmanuel Macron ose qualifier la colonisation de « crime contre l’humanité ». Une fois élu, il reconnaît la responsabilité de l’État français dans l’assassinat de Maurice Audin, promet l’ouverture des archives sur les disparus, ainsi que des indemnités pour les harkis qu’il ne manque pas d’honorer. Geste fort et plus récent, accueilli comme « un grand pas » à Alger, la restitution, début juillet, des crânes de 24 combattants algériens exécutés au début de la colonisation française au XIXe siècle.

Et c’est au même moment que le président de la République commande son rapport sur « Les mémoires de la colonisation et de la guerre d’Algérie », tandis que le président algérien, Abdelmadjid Tebboune, désigne son directeur des archives, Abdelmadjid Chikhi, pour mener « un travail de vérité entre les deux pays ». Emmanuel Macron semble ainsi vouloir tourner la page : « Le sujet de la colonisation et de la guerre d’Algérie a trop longtemps entravé la construction entre nos deux pays d’un destin commun en Méditerranée », confie-t-il encore, dans sa lettre de mission à Benjamin Stora. Depuis, l’émissaire bénévole a rencontré une cinquantaine d’associations et autant d’acteurs concernés du monde de la culture, du patrimoine, de l’édition, de l’éducation ainsi que ceux qui agissent sur les dossiers sensibles des archives, des disparus, des essais nucléaires ou des cimetières.

Si la question de l’Algérie et du colonialisme est centrale dans l’approche mémorielle d’Emmanuel Macron, elle s’inscrit dans un ensemble plus large de rapports à l’histoire. Et cet ensemble est pour le moins ambivalent. La reconnaissance du rôle de l’État dans la mort de Maurice Audin ou la restitution d’œuvres d’art sont à mettre au crédit du président.

« La République n’effacera aucune trace ni aucun nom »

Mais d’autres prises de position témoignent, au contraire, d’une vision plus conservatrice. Un tournant observé notamment au cours de l’année passée, avec sa réaction aux manifestations « Black Lives Matter ». « La République n’effacera aucune trace ni aucun nom de son histoire ! Elle n’oubliera aucune de ses œuvres. Elle ne déboulonnera pas de statues », s’était-il alors écrié, à rebours de la volonté affichée lors du discours des Mureaux, le 2 octobre dernier : « Nous sommes un pays qui a un passé colonial et qui a des traumatismes qu’il n’a toujours pas réglés. » La loi qui en est issue, dite « séparatismes », est pourtant bien loin de cet objectif… Un « en même temps » qui se retrouve dans d’autres initiatives mémorielles. Après l’année Charles de Gaulle en 2020, l’année François Mitterrand en 2021, le mois de mai doit être l’occasion pour Emmanuel Macron d’un événement autour du bicentenaire de la mort de Napoléon Ier. Des actes qui s’inscrivent dans la lignée de l’itinérance mémorielle de 2018 sur la Première Guerre mondiale et de la panthéonisation de Maurice Genevoix. Pour le chef de l’État, c’est « l’histoire en bloc » qui prime, une composante de la nation non négociable, qui doit servir à cimenter le présent.

Une conception peu compatible avec l’Histoire, cette matière mouvante, en perpétuel chantier, souvent inflammable comme celle avec l’Algérie. Sous Jacques Chirac, un traité d’amitié avait failli être signé. Depuis, plus rien. Les conditions sont-elles mûres aujourd’hui pour que les deux pays s’engagent à nouveau sur les voies d’un traité ? Tout dépendra des suites qu’Emmanuel Macron donnera au rapport Stora. Elles révéleront la volonté réelle – ou pas – du chef de l’État de faire toute la lumière sur la vérité historique.

 

L'HUMANITÉ

Publié dans Culture Populaire

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article