Penser un monde nouveau. Une question de civilisation, par Yvon Quiniou

Publié le par Aulnay Populaire (93)

Penser un monde nouveau. Une question de civilisation, par Yvon Quiniou

Aujourd’hui :  « Une question de civilisation » , par Yvon Quiniou, philosophe.

"Ce qui est en jeu dans l’impératif de concevoir un « monde nouveau », ce n’est pas seulement la question d’une société nouvelle, mais, bien plus profondément, celle d’une nouvelle « civilisation », pour s’inspirer d’un propos de Lucien Sève que je reprends à mon compte.  
 
Pour comprendre cela, il faut partir d’un diagnostic complet de ce qu’est devenu le capitalisme aujourd’hui dans l’horreur de toutes ses dimensions, donc dans l’extension de tous ses effets, qui va au-delà de la compréhension qu’on en a eu jusqu’à présent.

C’est bien un système qui repose sur l’exploitation d’une grande majorité de travailleurs, sauf que cette première donne, économique, s’est considérablement accrue depuis la déferlante libérale qui s’est abattue sur l’Europe après la disparition du système soviétique, à travers une paupérisation des classes populaires et moyennes, ainsi que l’augmentation des inégalités, que Hollande et surtout Macron ont renforcée cyniquement. 

Mais, parallèlement, c’est la dimension de l’intervention bienfaisante de l’État dans toute une série de domaines qui est attaquée à travers l’atteinte aux services publics, spécialement celui de la santé, dont la crise sanitaire que nous venons de subir montre à quel point il est indispensable de le développer, avec d’autres. 

Par ailleurs, il y a le constat terrible d’une mondialisation de l’économie, à travers le « libre-échange » commercial tous azimuts qui a favorisé l’expansion ultrarapide de la pandémie, tout en étant en partie à sa source à travers ses effets écologiques multiples qui abîment la santé des hommes et annoncent une catastrophe sans précédent visant l’espèce humaine en tant que telle. 

Enfin, et c’est là une autre nouveauté qui doit inspirer a contrario notre conception du futur, il y a une aliénation grandissante des êtres humains sous le poids de la mercantilisation de nos existences.

« Il va falloir redonner à l’État toute la place qui lui revient (…) et introduire des normes de justice dans la répartition des richesses produites, donc réduire considérablement les inégalités sociales. »

C’est à partir de là que nous devons d’abord maintenir nos exigences classiques à la base d’un projet communiste de long terme, étant admis que ce projet n’a jamais été réalisé nulle part, l’expérience soviétique à laquelle beaucoup veulent l’identifier n’en ayant été qu’une mauvaise caricature, contraire aux idées, tant théoriques que pratiques, de Marx. 

Par exemple, il va falloir redonner à l’État toute la place qui lui revient : dans l’économie, avec le retour à des nationalisations qui seules peuvent assurer à un pays la maîtrise de sa production mais, tout autant, démocratiser son fonctionnement (on touche là à une forme de désaliénation) et introduire des normes de justice dans la répartition des richesses produites, donc réduire considérablement les inégalités sociales. 

À quoi il faut ajouter, sur un plan politique, une reconquête de notre souveraineté nationale qui est cassée, aujourd’hui, par un capitalisme non inter-national (avec un tiret) mais transnational, que Jaurès, déjà, refusait. 

Ces exigences sont essentielles et n’ont rien d’obsolète, mais il faut aller bien au-delà et leur en ajouter d’autres qui les transforment en un projet de nouvelle civilisation.

« Il faut mettre fin à cet économisme et ce productivisme généralisés qui font du libéralisme une civilisation, précisément, sans intérêt humain, dominée par l’argent, soumettant nos vies à un mercantilisme et à un consumérisme généralisés. »

Une civilisation doit être entendue comme un ensemble unifié de modes de vie touchant les hommes dans leur existence matérielle et culturelle et engageant des valeurs spécifiques. Or, deux choses sont à l’ordre du jour étant donné la « pandémie libérale ». 

D’une part, il faut mettre fin à cet économisme et ce productivisme généralisés qui font du libéralisme une civilisation, précisément, sans intérêt humain, dominée par l’argent, soumettant nos vies à un mercantilisme et à un consumérisme généralisés (même si tous n’y ont pas part), lesquels affectent aujourd’hui des domaines qui paraissaient jusque-là à l’abri, comme la culture et les fins personnelles que nous poursuivons. C’est bien pourquoi Félix Guattari a pu préconiser autrefois une triple écologie : pas seulement environnementale, mais sociale et mentale, les trois étant intriquées de façon non seulement à améliorer la qualité de notre vie subjective, mais à même de faire de nous des sujets de notre existence – ce qui rejoint la question décisive de l’aliénation telle qu’un marxisme authentique doit la prendre en compte, par-delà le seul thème de l’exploitation du travail. C’est ce que Marx appelait déjà une vie « au-delà de la seule production », au service de l’épanouissement de notre personnalité. 

Or, c’est bien au contraire ce à quoi nous devons faire face et qu’il faut dépasser : la soumission à l’ordre marchand et le façonnement de besoins artificiels qui le servent et nous desservent, sans que nous en ayons toujours conscience. C’est en quoi beaucoup d’êtres humains soumis aux lois du marché capitaliste et indépendamment de leur seule pauvreté sont aliénés, c’est-à-dire autres, moins ou pires, que ce qu’ils pourraient être dans des conditions sociales meilleures.

« La démesure marchande propre au libéralisme économique risque, en plus, de nous aliéner dans une vie médiocre, de supprimer cette vie même. »

D’autre part, bien entendu, il y a aussi la catastrophe écologique, envisagée dans sa spécificité, que ce projet devra affronter et résoudre. 

Mais, vu ce qui vient d’être dit, c’est aussi en termes de changement de civilisation qu’il faut la penser, sous peine d’aller dans le mur. Car, c’est la démesure marchande propre au libéralisme économique qui risque, en plus, de nous aliéner dans une vie médiocre, de supprimer cette vie même : pollution de l’air, échanges commerciaux consommateurs d’énergie, déforestation, transport aérien dispendieux et nuisible, etc. 

Oui, c’est bien d’une nouvelle civilisation d’inspiration communiste que nous avons besoin."

Yvon Quiniou

Contribution parue dans l'Humanité

Publié dans Social

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