Liban : la vérité sur les enjeux et l'ingérence réfuté de Macron

Publié le par Aulnay Populaire (93)

Liban : la vérité sur les enjeux et l'ingérence réfuté de Macron

Les explosions de 2750 tonnes de nitrate d'ammonium au port de Beyrouth et dont les raisons restent encore inconnues, est l'occasion de nombreux messages de solidarité au peuple libanais meurtri qui compte ses morts (137), ses blessés (5000) et des dizaines de disparus, alors que plus de 300 000 personnes n'ont plus de domicile. Le gouvernement a décrété l’état d’urgence dans la capitale pour les deux prochaines semaines.

Au Liban la situation sociale est catastrophique

Depuis octobre 2019, le pays connait un soulèvement populaire inédit, puissant, uni, déterminé qui porte des exigences fortes aux plans politique, économique, social, démocratique que les dirigeants libanais actuels et les dirigeants des pays développés (France, USA et Europe) et de leurs institutions (Banque mondiale, FMI) refusent d'entendre, d'écouter et de prendre en compte !

Tout part d'avril 2019...Par certains côtés le drame libanais ressemble à celui de la Grèce trois ans plus tôt et qui a vu les rapaces de la finance internationale imposer à coups de chantage ignobles, de graves reculs sociaux. Ce que certains appellent pudiquement des réformes de structures sans jamais les décrire et dire ce qu'il en est précisément. 

Cette politique d’austérité imposée au peuple libanais avec le concours des Etats étrangers a généré une large contestation qui a préparé le terrain au soulèvement populaire débuté en octobre 2019. 

L'étincelle du soulèvement populaire de 2019 et 2020

Depuis 2019, plusieurs millions de Libanais réclament le départ de la classe politique au pouvoir. Le successeur de Saad Hariri, Diad au poste de 1er ministre n’est pas accepté par la rue et la crise s’aggrave tant au plan politique, qu'économique et social.

Le 17 octobre, à Beyrouth, et dans les grandes villes du pays, le peuple en masse est donc descendu dans la rue. 

Tout le monde est d'accord, ça ne peut plus durer, il faut tout changer ! Le soulèvement est énorme et dans la soirée, le gouvernement doit retirer son projet de taxe. Mais demeurent, depuis 2017, une hausse de la taxe sur la valeur ajoutée (TVA) de 10 à 11 %, ainsi qu’une série de prélèvements sur le tabac et l’alcool. 

Le recul gouvernemental est insuffisant pour éteindre l’incendie. Les formes de lutte se diversifient, manifestations, rassemblements, blocages des routes, piquets de grève etc. etc.

La crise devient politique

Rapidement la crise devient politique. C’est tout le système actuel dans son ensemble que les Libanais rejettent. Ils protestent contre le coût des études, contre la corruption des grandes familles qui minent et pillent le pays. Au sein du gouvernement, des voix (Samir Geagea, Walid Joumblatt) réclament la démission du premier ministre Saad Hariri. Cela conduit à l'éclatement de l'unité gouvernementale avec le leader chrétien Samir Geagea qui claque la porte du gouvernement avec ses ministres.

Un mouvement de masse pacifiste

Le Liban est paralysé par l'occupation des routes dont certaines sont coupées. Après 10 jours de barrages, l’armée tente de débloquer les routes et se heurte aux manifestants. A Tripoli, les soldats ouvrent le feu sur les manifestants, faisant plusieurs blessés. La bretelle d’autoroute qui surplombe le centre-ville de Beyrouth bloquée depuis le début du mouvement, voit s'affronter manifestants et policiers. 

Saad Hariri démissionne et Aoun est conspué 

Devant la force du soulèvement libanais auquel les femmes et les jeunes participent massivement, le gouvernement dirigé par Saad Hariri doit démissionner. Il reconnait qu'il est dans «l’impasse». Le président Aoun prononce un discours mais les manifestants continuent de réclamer son départ. À Tripoli, grande ville du nord, l’un des bastions de la contestation, on réclame des élections anticipées. L’antenne locale du ministère de l’Éducation est envahie.

Les femmes libanaises mobilisées

Alors que les manifestations contre la corruption de la classe politique se poursuivent des milliers de femmes de tous les âges, de toutes les classes sociales et de toutes les appartenances confessionnelles ont rejoint les rangs de la contestation. Pour la première fois les femmes libanaises descendent dans les rues en si grand nombre pour dire qu’elles aussi sont capables de se rebeller et que cela n’est pas qu'une affaire d’hommes.

C'est seulement le 19 décembre, soit plus de deux mois après le début du mouvement que Hassan Diad (60 ans d'âge) accepte d'être nommé 1er ministre. 

Les banques au coeur de la tourmente : responsables et solution

Au fur et à mesure du développement du mouvement populaire une exigence neuve est venue alimenter les débats et les motivations, c'est la remise en cause de la toute-puissance des banques. « Non au pouvoir de la finance »

En effet, depuis la fin de la guerre civile (1975-1990), le choix de Rafic Hariri et des élites politiques a été de financer la reconstruction à travers l’endettement, notamment de l’État, auprès des banques (dont certaines détenues par des hommes politiques), qui ont pratiqué des taux d’intérêt élevés. Le coût de la dette, payé aux financeurs avec le budget de l'Etat, s'est donc accru considérablement entrainant les politiques d'austérité, la fameuse réduction de la dépense publique et l'augmentation des impôts et taxes !

Au cours de ces décennies (1990-2018), il a été prélevé par la banque centrale des taux d’intérêt exorbitants. Les banques privées ont ainsi accumulé des milliards de dollars de profits et de gains. La Banque Centrale, de son côté, a continué à répondre à la demande d’emprunt des gouvernements libanais et ces derniers ont pris l'argent en promettant de le rembourser en échange de taux d’intérêts très élevés. 

Or, pour l'essentiel cet argent a été dépensé dans des réseaux de clientélisme et une partie « s’est évaporée » à cause de la corruption et de la très mauvaise gestion des ministères, notamment celui de l’électricité, sans que la croissance économique ou les collectes d’impôts ne puissent combler les déficits. 

D’où une revendication neuve au Liban, née avec le soulèvement populaire : restructurer la dette interne auprès des banques afin de sauver l’économie, d’alléger la dette de l’État et de réorienter une partie de son budget en faveur des classes populaires. 

L’idée ne manque pas d’audace bien qu'elle heurte de front les logiques et dogmes des bailleurs internationaux ! 

Elle est portée par les formations politiques les plus à gauche du mouvement (Hyrak) : Le Parti communiste libanais ; Le mouvement Citoyens et citoyennes dans un État, emmené par l’ancien ministre du travail Charbel Nahas — l’un des rares responsables politiques à ne pas être honnis par la foule ; Le Mouvement des jeunes pour le changement ; Le Mouvement du peuple, de l’ancien député nationaliste arabe Najah Wakim ; L'Organisation populaire nassérienne, de M. Oussama Saad, député de Saïda.

Ces partis s’opposent aussi à une politique de privatisations qui vise à vendre au rabais les dernières entreprises étatiques et à la "pénétration du ver dans le fruit" avec les Partenariats Public-Privé (PPP).

Sur le plan économique et financier, la situation est catastrophique, la livre libanaise s’est effondrée, l’inflation est galopante (150%), et le premier ministre a fait savoir que pour la première fois de son histoire le Liban se retrouvait en défaut de paiement.

Depuis octobre dernier, les banques ouvrent quelques heures et les gens ne peuvent pas retirer leur dépôt. On leur permet, en fonction de ce qu’ils ont sur leur compte ainsi que les pistons et contacts qu’ils ont, de retirer jusqu’à 1 000 dollars toutes les deux semaines. Mais la majorité des gens ne peuvent retirer qu’entre 50 et 200 dollars.

Dernièrement, les banques ont décidé de ne plus délivrer de l’argent qu’en livre libanaise, sauf que beaucoup avaient fait leur dépôt en dollars, car c’est une garantie au niveau du pouvoir d’achat. Or, la livre libanaise a été dévaluée sur le marché noir. 

Un affrontement de classe terrible au plan intérieur et au plan international dont l'enjeu est de faire plier le peuple libanais.

La France, le vendredi 1er mai, a appelé le gouvernement libanais à mettre en oeuvre sans délai une série de réformes pour pouvoir bénéficier de l’aide du FMI demandée par le Liban. Les autorités libanaises ont du promettre des réformes et initier mi-mai des négociations avec le Fonds monétaire international (FMI) mais le processus reste au point mort, tandis que la communauté internationale se montre sceptique concernant la possibilité d’un changement, d'autant que le mouvement social multipliait les initiatives de lutte et de rassemblements. 

C'est certainement cela qui a conduit Jean Yves Le Drian a effectué une visite au Liban fin juillet. Il est allé mettre la pression sur le gouvernement libanais. Il a fustigé « le côté passif » des autorités et réclamé des réformes attendues « depuis trop longtemps ».

Cette visite a provoqué des remous au Liban, le chef du gouvernement dénonçant les positions du ministre français en estimant qu’il « manquait d’informations » sur les réformes entreprises par Beyrouth.

Le Parti Communiste Libanais à l'offensive 

Le PCL est au coeur du mouvement populaire avec ses propositions transformatrices. Il a su anticiper l'évolution des mobilisations. Le 16 décembre 2018 soit presque un an avant le début du soulèvement populaire, le secrétaire général Hanna Gharib du Parti Communiste Libanais, lors d'une manifestation que le PCL organisait a déclaré :

"Le mouvement de dimanche était "la première étape d'un mouvement qui va aller crescendo". Le PCL réclame  une hausse des salaires dans le public et le privé, la mise en place d'un impôt progressif, la construction de centrales électriques et la fin du secret bancaire."

H. Gharib a comparé la manifestation au mouvement des "gilets jaunes" en France  qui, selon lui, "refusent les mesures que l'on tente de nous imposer au Liban", en référence aux conférences économiques de Paris I, II, III, ainsi que la CEDRE" référence permanente de Le Drian ! 

"Le mouvement des "gilets jaunes" "nous a encouragés à manifester car nous réclamons depuis 30 ans les revendications portant sur l'école gratuite, l'augmentation des salaires et l'arrêt de la hausse des taxes". "Aujourd'hui, dans tous les pays, les citoyens réclament des mesures similaires, comme s'il s'agissait d'un mouvement internationaliste", a-t-il estimé.

Depuis un an l'engagement des communistes libanais a été exemplaire, constant et cela dès la journée historique du 17 octobre 2019 derrière laquelle il déclarait :

"Ce qui se passe actuellement dans toutes les régions du  est, au regard de tous les critères historiques et politiques, un soulèvement qui ne se limite pas à l’imposition du retrait d’un projet d’une taxe par ci ou à une réduction des revenus des membres de la coalition au pouvoir et du capital par là. 

Ce qui se passe est une expression vivante de la volonté du peuple libanais d’imposer d’une part, un changement dans la composition et l’alternance du pouvoir politique et d’”imposer d’autre part, de nouvelles politiques économiques et sociales au bénéfice des travailleurs, des employées, des jeunes, des étudiants, des artisans et des catégories populaires moyennes et pauvres.

Le soulèvement populaire historique actuel a fait tomber le pari sur la possibilité de continuer à produire des politiques, que les détenteurs du pouvoir et du capital ont pu obliger le peuple libanais à accepter pendant des décennies, à travers l’utilisation intensive des “mécanismes de contrôle”, dont les plus importants sont :

- une politique de redistribution clientéliste financée par des ponctions sur les fonds publics

– une utilisation intensive des tensions confessionnelles consacrant les divisions interconfessionnelles parmi les libanais

– la subordination continue aux diktats des institutions capitaliste internationales et de certains pays étrangers qui a confisqué l’essentiel de la souveraineté nationale.

A ce stade crucial de l’histoire du Liban, le parti communiste propose son initiative avec la conviction qu’il n’existe pas d’autre alternatives que dans la refondation du système politique au Liban à travers les mesures immédiates suivantes :

– la démission immédiate du gouvernement actuel

– la formation d’un gouvernement national de transition, en dehors de la formation, actuelle du pouvoir, pour mener à bien les taches fondamentales suivantes :

# l’organisation des élections législatives anticipées sur une base nationale et non confessionnelle conformément à la constitution libanaise (article 22)

# la prise de mesures immédiates, à commencer par la récupération des fonds publics pillés et la mise en place d’un système fiscal équitable qui touche principalement les plus values, les intérêts, les rentes et la fortune

# la refonde et k'activation de tous les mécanismes de protection sociale afin de garantir le droit du citoyen à l’éducation, à la santé, au travail, aux transports, au logement, à la retraite et à la préservation de l’environnement

# la conception d’une vision économique alternative vers un bon de l’économie nationale et ses secteurs productifs, comme alternative aux politiques économiques, appliquées depuis 1992, ces politiques qui ont condamné les chances de croissance, qui ont détruit ce qui restait des réseaux des infrastructures, notamment, ceux de l’électricité et qui élargi les cercles du chômage, de la pauvreté, et de la fuite des cerveaux.

Le parti communiste libanais confirme la nécessité et l’importance de la coopération pour créer des cadres communs de travail entre les manifestants dans la rue et tous ceux qui sont concernés par l’organisation du soulèvement et de son renforcement à Beyrouth et dans les régions afin d’atteindre ses objectifs"

Quelle issue ?

Profitant du désastre causé par les deux explosions du 4 aout, E. Macron s'est rendu à Beyrouth, le 6 août, apporter la solidarité de la France et des français et pour faire un état des premières dispositions prises pour porter secours aux libanais et aux dirigeants libanais.  Il a rencontré des responsables libanais, dont certains sont conspués par la population qui leur demande des comptes. Il a promis de revenir le 1er septembre pour faire un bilan d'étape des dispositions prises. Il a appelé à une "enquête internationale" pour déterminer les causes de la catastrophe. "C'est le temps des responsabilités aujourd'hui pour le Liban et ses dirigeants". Il a également annoncé l'organisation d'une conférence internationale de soutien pour venir en aide aux victimes des explosions et l'envoi du porte-hélicoptère amphibie Tonnerre. Ce bâtiment de 200 mètres, pouvant convoyer jusqu'à 900 soldats, contenir 69 lits, avec possibilité d'extension, et deux blocs opératoires.

Il a également déclaré souhaiter "que les enquêtes puissent se faire au plus vite dans un cadre parfaitement indépendant et transparent ... ". Ceci, alors que "et on a bien senti ce matin dans la colère qu'il y a dans la rue, il y a aujourd'hui une crise politique, morale, économique et financière qui dure depuis plusieurs mois, plusieurs années et celle-ci implique des initiatives politiques fortes". Et de lancer : "La France ne signera pas de chèques en blanc à des systèmes qui ont perdu la confiance de leur peuple". 

"Mais il y a l'exigence que la France porte depuis des mois, des années, de réformes indispensables dans certains secteurs", a ajouté Macron. "Si ces réformes ne sont pas faites, le Liban continuera de s'enfoncer", en précisant que la France avait contribué activement à la mobilisation de fonds internationaux pour aider le Liban à faire face à sa crise économique et financière, mais que cet argent attendait la mise en oeuvre des réformes demandées à Paris par la conférence Cèdre il y a deux ans.

Il a assuré qu'il ne ferait preuve d'"aucune complaisance".  Il compte sur "l'indispensable sursaut" attendu des responsables. "Il y a des mesures à court-terme qui sont possibles et qui doivent être lancées le plus rapidement possible", a répondu le président français à une question sur la capacité des autorités libanaises à lancer des réformes. 

En 2018, Paris avait organisé une conférence d'aide pour le Liban qui avait permis de lever plus de 11 milliards de dollars, en contrepartie de réformes. Mais ces fonds n'ont jamais été débloqués car les réformes ne se sont jamais concrétisées compte tenu du soulèvement populaire qui les rejette. "Les financements sont là, ils attendent les réformes", a insisté Macron, citant l'énergie, l'électricité, la commande publique, les douanes, la lutte contre la corruption, et réclamant le lancement d'un audit des comptes du pays. 

Ainsi, deux semaines après Le Drian, E. Macron a lui aussi pratiqué un chantage insupportable au peuple libanais qui frise l'ingérence étrangère : vous aurez l'argent mais avant il faut faire les réformes qu'on vous demande ! Ces dites réformes étant celles-là mêmes qui sont combattues depuis le 17 octobre par la rue  qui refuse l'austérité, de payer à la place des corrompus et des banques qui pendant des années se sont servies allègrement sur le dos des libanais et ont pillé le Liban. 

Cet appel de Macron à la soumission des libanais et à leur acceptation de la domination du capitalisme financiarisé met en évidence le niveau de l'affrontement de classe en cours au Liban et sur la scène internationale.

 

3 jours après les explosions les enjeux sont identifiés et connus. 

Ou le soulèvement populaire a un regain de mobilisations et arrache les réformes sociales, économiques, démocratiques et institutionnelles de fonds pour sortir le pays de la crise et ouvrir une issue progressiste

Ou l'Europe, les grandes puissances et les organisations internationales parviennent à imposer au peuple libanais un plan de « sauvetage » immédiat par le Fonds monétaire international (FMI). Il aurait un coût : celui de politiques d’austérité encore plus fortes, et d’un « pays à la brocante », où les derniers biens publics seraient privatisés. Et une conséquence : des mouvements populaires de contestation encore plus radicalisés.Sources :

l'Humanité, PCL, L'Orient le jour, Le Monde, Le Monde Diplo, AFP 

 

Publié dans Monde

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